vendredi 5 mars 2010

Réécrire Barbe bleue

Après Poucet et Peau d’âne, vient le tour de Barbe bleue.

Par Sylvie Nève

 

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L’idée de réécrire Poucet est née dans un contexte particulier : une rétrospective de l’œuvre peint de Mireille Désidéri, notamment son travail sur les silex. Des cailloux glanés pendant 20 ans par Mireille Désidéri aux cailloux de Poucet, il y avait quelques pas, franchis en commençant par relire Perrault…

Des contes de Perrault, les éditions infidèles furent nombreuses : dès le XVIIIe siècle, le recueil souffrit d’édulcorations successives, calamiteuses ; pour commencer, on transcrivit en prose les contes en vers, puis au fil des siècles fleurirent des versions de plus en plus courtes et simplistes. Or, le sujet en est loin d’être simpliste ou innocent… et le merveilleux, très relatif : sexualité des jeunes filles, inceste, mariage, perte, angoisse, tueur en série !

Poucet fut donc réécrit en premier. Le conte s’articule autour de cet incontournable fécond autant qu’universel : tous les êtres humains doivent perdre leurs parents, quel que soit leur âge. L’un des cailloux durs de la vie.

J’ai choisi de réécrire Peau d’âne ensuite : la sexualité de la jeune fille m’allait forcément droit au cœur.

Barbe bleue maintenant : séduction, répétition, perversion, passage à l’acte du côté du mari, désobéissance du côté de la jeune femme. La rencontre de la différence sexuelle, pas toujours du miel. Deux sœurs aussi, au cœur de cette histoire : dans La Barbe bleue, le noir est du côté de l’homme, lumière et complicité du côté des deux sœurs. Et une clef fée, drôle de fée, qui garde la mémoire du crime de sang, la culpabilité de Barbe bleue, et en porte la marque, mais ce faisant trahit la curiosité (nécessaire) de la jeune épouse…

Le texte de Perrault offre trois parties très distinctes. — La première expose une situation réaliste, sinon sordide : un riche bourgeois maintes fois veuf veut se remarier et se tourne vers une veuve aristocrate pauvre, non pour l’épouser elle, mais l’une de ses deux jeunes filles, celle qu’elle choisira… Mais à la fin du XVIIe siècle, Molière, l’École de Saint-Cyr, les Précieuses, sont passés par là, et les jeunes filles refusent : Barbe bleue devra user d’un savoir faire, bien rodé, de séducteur, pour emporter l’accord de l’une d’elles. Puis, très vite, marié d’ un mois, Barbe bleue prétexte une affaire de patrimoine pour quitter son épouse, non sans lui avoir interdit très explicitement l’accès à l’une des pièces de la grande demeure. — Deuxième partie (très dense, noire d’abord, et fantastique), en deux temps : d’abord, l’épouse ouvre la porte interdite et découvre les cadavres des précédentes épouses ; ensuite, la clef de la pièce interdite se révèle fée : elle reste irrémédiablement tachée de sang, quelle que soit la manière de la nettoyer. — Troisième partie (théâtrale) : Barbe bleue, rentré le soir même, réclame la clef qui, désormais tachée, trahit la curiosité de la jeune épouse ; il ne reste plus à Barbe bleue qu’à la châtier définitivement de sa témérité. N’était sœur Anne, qui guette à la lumière le moyen de la sauver…

Ma réécriture de La Barbe-bleue est un poème expansé : j’ai « inventé » ce procédé de glose lyrique — mais les pièces de Racine, de Molière, les Essais de Montaigne, ne témoignent-ils pas largement d’un travail de glose lyrique ? L’invention est donc relative, et chacun sait bien que l’originalité de l’écrivain se découvre plutôt dans son écriture que dans le sujet. Le poème expansé n’est pas seulement une glose lyrique, c’est à la fois une relecture, une attention quasi exhaustive portée ligne à ligne à tous les aspects sonores et signifiants du pré-texte : la glose lyrique se fait amplification lyrique. Ainsi, Le Dormeur du val de Rimbaud (14 vers) finit-il par s’amplifier sur une dizaine de pages : le poème expansé est le contraire du haïku !

Et poème en vers : m’objectera-t-on que La Barbe-bleue a d’abord été écrit en prose ? Rien ne m’empêche, pour autant, de le réécrire en vers : le vers, outre l’accent porté sur le rythme, au moins parce que le vers s’interrompt au bout de cinq, six, dix, ou quinze syllabes, oblige, invite, à cause du blanc qui le continue sur la ligne, à un temps d’arrêt, de réflexion suspendue. Le temps aussi d’ex-penser. Le poème est certainement un objet inconfortable, il n’emporte pas le lecteur-auditeur dans une continuité fallacieuse (ne se lit pas « comme un roman policier » !), mais n’invite-t-il pas chaque lecteur-auditeur à sa propre glose lyrique ? Ver-tu-s du poème !...

Le 6 mai 2010, au Festival des Chimères de Bernicourt, on pourra entendre le poème expansé de La Barbe-bleue « augmenté » de la musique de Vincent Wimart, composée pour voix et percussions. L’année dernière, il avait composé la musique de Mélian, conte en vers accueilli également dans la programmation de l’édition 2009 du festival.

Depuis plusieurs années maintenant, le festival accueille la lecture de mes réécritures de Perrault, Poucet d’abord, puis Peau d’âne dans la version scénique imaginée avec la percussionniste Sylvie Reynaert : Duo Peau d’âne, poète & musicienne, puis cette année Barbe bleue, sous la forme d’un Trio Barbe bleue : poète, chanteuse : Isabel Soccoja, percussionniste : Sylvie Reynaert.

Le partage de Peau d’âne avec Sylvie Reynaert a été fructueux. J’aime travailler avec des musiciens : oreille, rigueur, saveur, travailleurs acharnés qui ne ménagent ni leur peine ni leurs rires — le rire d’Isabel Soccoja ! J’ai entendu le timbre de la voix d’Isabel Soccoja et son rire à l’occasion d’un autre partage musical et poétique — voix & rire qu’on n’oublie pas. Elle a accepté de chanter pour ce Barbe bleue où sa voix est celle d’Anne, la grande sœur, l’unique personnage à y être désigné d’un nom : « Barbe bleue » étant un surnom. Anne a donc un statut particulier dans le conte de Perrault qui compte (!) un veuf, une mère, des filles, des frères, un mari, une épouse, des amies… et Anne.

Ce Barbe bleue

D’abord Perrault, j’insiste. Peu de points communs avec un Barbe bleue plus proche de nous, celui du très beau poème de Bela Belacz, dont Bela Bartok a fait le livret de son fameux opéra : Le Château de Barbe-bleue. Pas d’amour (fut-il condamné à sa perte), ni château, chez Perrault (Barbe bleue est un séducteur ‘psychopathe’, et un roturier, il ne vit pas dans un château – seule la tour, à la toute fin, pourrait y faire penser) qui commence par inscrire son histoire dans un tableau sociologique précis, et d’actualité en son XVIIème siècle : le destin des filles de l’aristocratie pauvre, les mariages arrangés. Les filles ne sont pas libres, encore moins si elles sont pauvres. Perrault prend position contre le mariage arrangé. Le propos, de nos jours, est toujours d’actualité – même s’il l’est moins en France que dans bien des pays. Chez Perrault, un bourgeois riche fait main basse, avec la complicité de la mère, sur des jeunes filles nobles mais pauvres. Ce bourgeois, qui veut faire alliance nouvelle, a deux caractéristiques : la barbe (sans doute si foncée, bleu corbeau, dite « bleue ») et le veuvage à répétition (on ne sait pas de quoi sont mortes ses épouses). Les deux sœurs ne manquent pas d’aplomb, même si la plus jeune s’est laissé séduire. Seul personnage nommé, l’aînée s’appelle Anne, comme dans l’Énéide de Virgile : « Anna soror », à qui Didon, avant de se tuer, demande à plusieurs reprises si elle voit quelque chose à l’horizon…

Perrault feint de puiser dans un conte populaire pour se démarquer de Boileau, de La Fontaine, des Anciens (de l’usage littéraire qu’en font ses contemporains : les « Anciens ») : ce faisant, il réécrit un passage célèbre de l’Énéide, et, néanmoins, la chute de sa réécriture n’est absolument pas respectueuse du texte de Virgile. Perrault, librement (en « Moderne »), invente sa propre chute : ce que ne se permettent pas ses contemporains (les « Anciens ») qui puisent dans les thèmes antiques.

Retors également, lorsque dans les moralités, il rejoint les positions misogynes de Boileau sur la curiosité des femmes — concession surprenante qui prétend le contraire de ce que proclame le conte : grâce à la curiosité et à l’entraide des jeunes femmes, la jeune épouse met fin aux agissements du tueur pervers, sauve sa peau, et y gagne de toutes les manières.

Où y a-t-il un conte pour enfants dans tout ce récit et sa stratégie littéraire ?

Tant mieux si des enfants  et des adolescents lisent La Barbe-bleue, si le personnage du tueur en série est littérairement découvert ou retrouvé dans ce contexte (et pas seulement dans les films à la télévision), si les questions du mariage arrangé, et de la désobéissance utile, sont aperçues, reprises grâce à ce conte, tant mieux, mais n’est-on pas, avec La Barbe-bleue de Perrault, plus proche d’un conte de Maupassant que d’une production de Walt Disney ?

Mon Barbe bleue.

Poème expansé, un pas à pas du conte de Perrault, et réécriture libre.

— Barbe bleue, criminel pervers en série (voir L’auteur du crime pervers, Marie-Laure Susini, éd. Fayard) : quelle consistance donner à cette figure, et comment ? Cet homme, dénué de tout sentiment de culpabilité, qui tue répétitivement ses femmes, les égorgeant et conservant les cadavres…Quel ressort à ses crimes ?

Anne : la sœur aînée, seule nommée, venue de l’Énéide et du désespoir de Didon, avant de devenir Anna Perenna, figure engagée du monde antique qui soutient la révolte des plébéiens…

Sur scène, Isabel Soccoja sera Anne : les paroles d’Anne sont des chants, ses interventions sont nettement plus nombreuses que dans la version de Perrault — Anne, celle qui voit la délivrance et la liberté à l’horizon…

La jeune épouse, séduite par le séducteur, mais qui ne manque pas d’aplomb… La chaîne Arte a passé commande à Catherine Breillat d’un Barbe bleue qu’on a pu voir cet automne : casting étonnant, pour Barbe bleue et la jeune épouse, dont le visage, grâce et intelligence, ne m’a pas quittée — « ma » jeune épouse a les traits (pour moi écrivant) de cette jeune actrice, pas forcément la virginité dont elle est parée, et maintenue, tout au long du film.  J’ai préféré être plus ambiguë.

La clef fée : à suivre la narration de Perrault, elle trahit la jeune épouse, révèle sa curiosité. Barbe bleue en use très perversement, elle est l’élément clé (!) du piège qu’il tend à son épouse ; quand il la reprend et la regarde, il ne manifeste aucune gêne devant la tache des crimes de sang, elle ne révèle pour lui que la désobéissance qui justifie la punition extrême. La clef est fée : elle porte  la marque de la culpabilité de Barbe bleue, ses taches ne se nettoient pas, mais à cause de cela, elle est aussi un auxiliaire du tueur : ses taches indiquent que la jeune épouse a désobéi — drôle de fée...

J’ai voulu mes deux sœurs musiciennes : l’une chante, Anne, l’autre joue du luth.  Musiciennes, en raison de la consistance donnée à Barbe bleue et au ressort de ses crimes : que cherche donc à extraire Barbe bleue qu’il arrache aussi aux rossignols ?!...

Je ne donne pas ma voix au chat !...

Sylvie Nève, février 2010

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