dimanche 17 mai 2009

Mélion, chevalier-loup, a été créé le 14 mai 2009 au Festival des Chimères de Bernicourt





Texte : Sylvie Nève
Musique : Vincent Wimart
Chant : Valérie Chouanière
Piano : Isabelle Hennrich
Clarinette : Eric Perrier







samedi 18 avril 2009

Le festival 2009 des Chimères de Bernicourt célèbre leu/loup !


Il y a un an, quand j’appris le thème du prochain festival, la justice et l’opinion françaises étaient secouées par un procès en annulation de mariage pour cause d’erreur et de mensonge sur une qualité essentielle de l’un des deux conjoints : la virginité de la femme...

Or, le loup pour une part, et la virginité de la femme comme qualité essentielle à une union, sont au cœur d’un conte médiéval que j’avais lu trente ans plus tôt.

Je le relus, j’y retrouvai le vœu de virginité, rejeté par la société courtoise (dont les héroïnes sont Iseut et Guenièvre, bien plus que des pucelles), qui coexiste dans ce conte avec le fantastique de la métamorphose, la lycanthropie du héros – mélange qui ne manque pas de sel.

M’ont immédiatement retenue, outre le rejet du vœu de virginité, les irruptions répétées d’un grand cerf, la décision – moralement incorrecte – de la dame, l’accent mis sur la solitude cruelle de l’homme devenu loup, déchu de sa condition humaine par la trahison de l’épouse.

On peut en lire au moins deux versions : le lai de Mélion, anonyme, et le lai du Bisclavret de Marie de France ; dans le lai de Marie de France, l’épouse est clairement adultère, et punie de sa trahison ; dans le lai anonyme, les choses me semblèrent moins univoques, suffisamment ouvertes en tout cas pour que j’y aperçoive ma propre version.

Imaginons que la dame ne ment pas – mais ne dit pas tout… Tout comme Mélion d’ailleurs, qui ne claironne pas au grand jour sa lycanthropie. Soulignons les aspects mélancoliques de Mélion (sa Mélioncolie), l’étrangeté intime et radicale de la dame, l’animalité insistante – lycanthropie, va et vient du cerf… Dans tout cela, un couple, les critères du choix prétendu de l’autre, la part d’ombre de chacun, forêt profonde, révélation, trahison, séparation...

C’est un conte, donc tout finira – bien ?!....


http://www.chimeres-bernicourt.com

mardi 17 mars 2009

Mélion, chevalier-loup (V)

Lycanthrope solitaire



Leu loup
est aussi Mélion – terriblement seul.

A peine son lycanthrope de mari
avait-il disparu dans la futaie,
pour l’amour d’elle à la recherche du grand Cerf,
que la dame avait appelé le jeune écuyer :
« Venez, ne restons pas ici, ramassez les vêtements.
Ne laissez rien
nous partons… »

Non – la dame avait hésité.
Ne pleurait-elle pas d’abord en écoutant la forêt…
Longtemps elle pleura – et comme
à longs traits elle ouït la forêt !
Enfin, elle a appelé le jeune écuyer :
« Venez, ne restons pas ici, ramassez les vêtements.
Ne laissez rien
nous partons… »

Désormais.
Mélion-loup est seul, terriblement
sa femme a disparu
l’écuyer aussi.
Nul palefroi, nul vêtement.

Leu loup hume, incomparable précautionneux, suave effluve,
la fragrance subtile de son épouse humaine…
Puis, tandis que Mélion s’empresse de suivre les traces des chevaux,
leu loup hurle sa douleur.
Flaire & hurle leu loup,
hurle & hume loup Mélion-leu qui cherche et gratte,
et court, éperdu, vers l’odeur de la dame
et de l’écuyer.



Exil du loup-garou


« Loup suis
loup que je suis
tout loup que je suis
de l’homme j’ai
l’esprit
et la mémoire
tout mon esprit
sens et mémoire d’homme
le sens du temps et des choses
la mémoire du chevalier et de l’époux
le sens et la mémoire de ma vie
d’homme
dans ma peau
d’homme mais
toute la mémoire d’homme
dans ma peau de loup
à quoi sert-elle
tous mes esprits
enserrés sous le pelage noir
dans la gueule et sous mes crocs
une langue qui n’articule plus
les mots se pressent
déchirés par mes crocs
les mots hurlent
mon désespoir
hurle les souvenirs
ne se disent plus se hurlent
les mots le désespoir les souvenirs hurlent
des phrases je n’ai que l’idée
tout mon esprit ne peut plus que
hurler
hurler dans la forêt
parce que loup suis
ne peux plus parler
loup suis ne sais plus
parler seulement hurle
loup que je suis. »


Mélion-loup hurle
ne parle plus, en lui les phrases, les souvenirs se heurtent
s’efforcent à s’énoncer, se concatènent…
Avant tout : survivre,
humer mûrement la nuit, hurler aux étoiles,
survivre, hurler tout son saoul hurler, se cacher le jour, hurler la nuit,
survivre, retrouver d’autres loups, devenir leur chef, jour et nuit,
survivre, meute, bande, attaquer moutons, chèvres, vaches,
survivre-crocs, déchirer, chairs tendres, dévorer,
survivre-attaquer, les fermes, les hommes,
survivre, attaquer troupeaux, tuer chiens, égorger
survivre, égorger moutons, chèvres, vaches, égorger
survivre, hurler, se cacher, dévorer
survivre, crocs, œil, sang,
survivre, dévorer, arracher, hurler, à la lune, à la mort
survivre, palpitent crocs, palpitent œil et sang
survivre-sang, œil-crocs, mâchoires,
survivre humer hurler, mûrement mordre arracher,
survivre hurle arrache,
survivrégorge mûrement hurle !

Survivre-sang lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat…





Survivre
pour commencer, par les forêts, les montagnes et les plaines,
trouver des compagnons, devenir leur chef,
dix loups, dévoués, et forts, et affamés,
dix loups devinrent sa bande, sa meute, ses âmes damnées.
Mélion est leur chef, décide de la chasse, dirige la traque,
cerner les sangliers, attaquer tous ensemble,
toujours se nourrit en premier sur les proies…

Une année durant.
Par les forêts, les montagnes et les plaines,
sa bande attaque les troupeaux, égorgea moutons, chèvres et veaux,
attaquait les paysans, tuant les chiens, égorgeant tout ce qui se pouvait
égorger. Et dévorer. Survivre.
Sang lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat
gueule hurle gémit en chœur hurlent les loups gémissent
sang griffes babines se retroussent frémissent grognent
sang poils échine bave
et crocs – puissants !

Loup, Mélion-leu a certes dix compagnons fidèles et dévoués !

Mais l’homme tu en lui seul souffre à part lui souffre
jour après jour, loup et homme sous le pelage fauve et gris,
jour après jour, morceaux de mémoire se heurtent
aux crocs, aux odeurs, au sang
deux petits garçons
onze loups
deux petits garçons rient
.XI. leu, colchié s’i sont, dans ce bois
et courent dans le soleil,
sur les contreforts de Dublin
leur nourrice cueille avec eux des fleurs qu’ils se jettent à la figure,
dorment ensemble les loups et leur chef, grans et corsu
deux fils, beaux et joyeux, habiles,
un paysan découvre le repaire des loups, il prévient le roi
rires, beaucoup de rires, chanter et s’ébattre,
Sire, les onze loups, colchié s’i sont
coquelicots, boutons d’or, en gage,
le roi rassemble ses veneurs et les chiens
disputes, jeux, accolades,
cet homme a vu les onze loups dans la forêt
embrasser son épouse, la serrer dans ses bras, la chérir,
on fait tendre tout autour du bois les rets
un cortège au printemps, les chevaux parés,
les rets qui servent à prendre les sangliers
Gauvain, Lancelot, Arthur,
le bois cerné par une foule armée de haches et de massues
mettre la selle à son cheval, ajuster le harnais sur le poitrail,
sentit qu’il était découvert, vit qu’il était en danger
s’en aller tout droit, à l’amble, vers la forêt, le long de la rivière,
dix loups fuirent vers les rets où les attendaient les chiens et les haches
traverse un pré de fleurs blanches, et vermeilles, et bleues,
tous tués, taillés en pièces, aucun n’en réchappa
vivant.

« Un seul nous a échappé ! »
« Oui… le plus grand », dit la fille du roi…

Mélion-loup, escapé, certes, mais
endêvant, souffre, impuissant –
ses fidèles compagnons tués, massacrés – lui,
réduit au désespoir, s’y abandonnant,
plus seul que jamais.
Hurle & pleure
hurle à la nuit, à la mort.

Survivre-rage lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat…

Endurer, depuis ce jour, seulement survivre
trouver sa subsistance, dans le malheur
tenir bon, douleur noire, lancine, immense,
adoucie, peut-être, dit-on, vers le printemps,
par la rencontre d’une
louve.





Et chaque fois, aux réveils, il savait encore
qu’il avait été chevalier, chevalier d’Arthur,
et époux, et père…

Or, voici qu’Artus en Yrlande venoit
une pais faire i voloit.
Discordes, ires, vengeances, entre deux clans
que le roi d’Irlande ne parvenait pas, seul, à réconcilier,
Arthur venait lui prêter voix forte, espérant ainsi les gagner
tous, en retour, à sa cause : une guerre contre les Romains.
Artus en Yrlande venoit, Artus en Yrlande
Mélion-loup entendit la nouvelle – loup a l’ouïe
si fine, qu’en sa tanière, même, la nouvelle
lui parvint – Artus en Yrlande !

Le roi venait sans apparat, accompagné seulement de vingt chevaliers,
boucliers accrochés à la coque du navire, Mélion les reconnut,
celui de Gauvain, celui d’Yvain, celui du roi Yder, celui d’Arthur !
Un vent contraire empêcha le bateau d’accoster au port,
et le poussa à deux lieues de la cité, au bas d’une falaise
et d’un château en ruine, où Arthur fit porter
cierges, tapis et couvertures pour la nuit.










Retour à l’humaine condition



« Ah, s’ouïr, enfin
s’ouïr dire et prononcer et penser !
M’ouïr vivre et parler !
Ma langue
effleure l’arrière des dents
mes dents d’homme
droites et plates
ma langue
retrouve l’enceinte régulière le palais
tanière humaine des phrases
mon esprit s’ordonne
se fait entendre
parlent mes mots
ne hurlent plus
j’anone
ne hurle plus
mots se libèrent
mots assonent
syllabes s’enchaînent et résonnent
vibrent bruissent
sifflent chuintent
j’entends le son
de mes phrases
j’entends le chant aigu
de ma parole
j’ouïs le cuivre de ma voix
la chanson grave
de ma langue
de mes tristes pensées
à ma joie mêlées
au malheur retenu
colère au bonheur entremêlée
amis rejoints enfin
ma vie renouée, le sort déjoué
ma femme plus jamais
princesse d’Irlande à jamais…
Me viennent
pensers nouveaux
la vie à refaire ! »

.../...