Une année avec…
vendredi 30 septembre 2011
jeudi 26 mai 2011
Le Chevalier aux abats
par Sylvie Nève
Argument
Quand l’amour courtois s’avère discourtois…
Un homme, chevalier et galant, aime toutes les femmes du château jusqu’à ce qu’elles découvrent qu’elles ont toutes le même amant – de ce jour, sa vie amoureuse connaît une simplification drastique, jusqu’à ce que sa vie se simplifie cruellement quelques temps plus tard.
Le Lai d’Ignauré, écrit au début du XIIIe siècle par un certain Renaus, met en scène, à travers la mésaventure d’un chevalier de petite noblesse, un chevalier au cœur trop galant, le vacillement de l’idéologie courtoise dans la société féodale, vacillement développé ici dans un mélange de genres littéraires (une satyre) : tout d’abord une sorte de fabliau raconte la découverte et la déconvenue des dames, une deuxième partie très courte évoque la relation d’amour courtois (Lancelot & Guenièvre par excellence), une troisième partie développe la vengeance des maris…
Une nouvelle plus qu’un conte, ce Lai qui, parmi d’autres contes, mais le premier sans doute[1], décline la figure du « cœur mangé », dont on trouve encore une version sous la plume de Boccace à la moitié du XIVe siècle, dans l’une des nouvelles de son Decameron (9ième nouvelle de la 4ième Journée). Les récits de cœur mangé racontent la vengeance d’un mari trompé qui, pour punir l’infidélité de son épouse, lui sert à table le cœur de son amant.
Satyre plutôt que conte, Le Lai d’Ignauré souligne le paradoxe de l’amour (courtois ou pas) : l’amour idéalisé repose sur l’intérêt (bien) matériel du morceau – Chrétien de Troyes dit de Lancelot (quand il rejoint le lit de Guenièvre pour la première fois) qu’il a pour Guenièvre plus de dévotion que pour n’importe quelle relique de saint ! Rappelons-nous ce qu’est la relique de saint : une dent, un morceau de tibia, une touffe de cheveux... Certain(s) morceau(x) de Guenièvre vaut (valent) plus pour Lancelot que n’importe quel morceau de saint ! Fusion du sublime et du bas morceau…
Du morceau de l’autre que l’amoureux, sans le savoir, se met sous la dent ou dans l’œil chaque fois qu’il fait l’amour, aux morceaux terriblement prélevés par les maris, il y avait matière à réécriture libre.
La première partie (qui se rapproche d’un fabliau) se prête à un passage théâtral ; la deuxième partie, l’amour courtois, résumé en une demi-page dans le Lai du XIIIe, se prête à un développement poétique sur l’amour physique ; la dernière partie s’éloigne du conte médiéval tout en en respectant l’acmé – parti est pris une fois encore d’un passage théâtral, puis d’une reprise du mythe d’Actéon ; enfin, la morale de l’histoire, morale d’une histoire immorale.
Le Chevalier aux abats… pas un conte de fées, certes : un morceau mi-théâtral mi-poétique, truculent quoique cruel – féros !
[1] Le plus ancien texte français conservé.
S.N.
lundi 4 avril 2011
Un nouveau travail : “Le Chevalier aux abats”
… donné en spectacle le 19 mai 2011 aux Festival Les Chimères de Bernicourt (lu par Olivier Brabant & Cie).
Pas un conte de fées, « Le Chevalier aux abats »… D’abord un conte anonyme (le « Lai d’Ignauré »), du début du XIIIe siècle, parmi d’autres qui déclinent la figure du cœur mangé, et dont on trouve encore une version sous la plume de Boccace à la moitié du XIVe siècle, dans son « Decameron ». Féroce comme on peut s’en douter, d’une férocité cannibalique, et éros, comme sentiment et appétence amoureux. L’évocation d’un grand amant – le chevalier a le cœur galant –, trop prodigue, dans une société féodale où l’amour courtois se découvre discourtois… Le chevalier a fait cocus tous les seigneurs du château, il y laisse plus que des plumes. Féros.
Prologue
Un chevalier
un Moyen âge
des dames
des maris
un amant.
Onze épouses
ont un mari
ont un amant
onze maris, un amant
le même amant
toutes
et ne le savent pas.
Pas encore.
Chevalier très satisfait en cette conjoncture :
un jour elle
un jour celle
celle-ci, celle-là
lendemain une autre
etc.
Un beau jour, jour de fête, elles
– verger, pommiers, allégresse –
se confient chacune d’elles
se fraye chemin dans le seigle
onze dames découvrent
pot aux roses, déconfites
se découvrent le même
toutes maîtresses
du m’aime…
Ce jour-là, elles tirent à la courte paille
la seule qui – une seule désormais
pour le chevalier
à prendre ou à laisser.
Las, plus jamais
un jour elle
un jour celle
celle-ci, celle-là
lendemain
demain surlendemain
belles amours adieu.
Tirée à la courte paille
une seule désormais
pour le chevalier c’est
à prendre ou à laisser.
Il lui faut bien accepter
quand la dame désignée par le sort
n’est pas la moins appréciée…
Bel amour
partagé, profond, véritable
au service de la dame, de ses désirs
chevalier à l’affût
maintenant fidèle à jamais !
Beaucoup étreint
n’embrasse plus.
Chevalier oh ardent
d’autant plus
qu’il est au service
d’une seule…
Las
à trop étreindre…
Serviteur
un qui veille au grain
s’en trouve toujours un
zélé aux intérêts
du seigneur, à lui rapporter
sans rien celer, surtout
tout révéler, sans rien omettre
toutes onze, et tirage au sort
qui le fait plus trompé que les autres.
Alors l’époux
les autres époux
onze époux s’émeuvent en chœu-
r
ah l’ignoble
touche à toutes, cœu-
r vil
l’impudent traître !
Qui trop étreint…
Alors
époux, autres époux
le convient à la chasse
dont le gibier est
dont il est le
gibier.
Il était une fois amour, dents, onze
maris à la chasse
à la chasse aux bas morceaux
gibier, dames
bouche en cœu-
r
(…./…)