mardi 17 mars 2009

Mélion, chevalier-loup (V)

Lycanthrope solitaire



Leu loup
est aussi Mélion – terriblement seul.

A peine son lycanthrope de mari
avait-il disparu dans la futaie,
pour l’amour d’elle à la recherche du grand Cerf,
que la dame avait appelé le jeune écuyer :
« Venez, ne restons pas ici, ramassez les vêtements.
Ne laissez rien
nous partons… »

Non – la dame avait hésité.
Ne pleurait-elle pas d’abord en écoutant la forêt…
Longtemps elle pleura – et comme
à longs traits elle ouït la forêt !
Enfin, elle a appelé le jeune écuyer :
« Venez, ne restons pas ici, ramassez les vêtements.
Ne laissez rien
nous partons… »

Désormais.
Mélion-loup est seul, terriblement
sa femme a disparu
l’écuyer aussi.
Nul palefroi, nul vêtement.

Leu loup hume, incomparable précautionneux, suave effluve,
la fragrance subtile de son épouse humaine…
Puis, tandis que Mélion s’empresse de suivre les traces des chevaux,
leu loup hurle sa douleur.
Flaire & hurle leu loup,
hurle & hume loup Mélion-leu qui cherche et gratte,
et court, éperdu, vers l’odeur de la dame
et de l’écuyer.



Exil du loup-garou


« Loup suis
loup que je suis
tout loup que je suis
de l’homme j’ai
l’esprit
et la mémoire
tout mon esprit
sens et mémoire d’homme
le sens du temps et des choses
la mémoire du chevalier et de l’époux
le sens et la mémoire de ma vie
d’homme
dans ma peau
d’homme mais
toute la mémoire d’homme
dans ma peau de loup
à quoi sert-elle
tous mes esprits
enserrés sous le pelage noir
dans la gueule et sous mes crocs
une langue qui n’articule plus
les mots se pressent
déchirés par mes crocs
les mots hurlent
mon désespoir
hurle les souvenirs
ne se disent plus se hurlent
les mots le désespoir les souvenirs hurlent
des phrases je n’ai que l’idée
tout mon esprit ne peut plus que
hurler
hurler dans la forêt
parce que loup suis
ne peux plus parler
loup suis ne sais plus
parler seulement hurle
loup que je suis. »


Mélion-loup hurle
ne parle plus, en lui les phrases, les souvenirs se heurtent
s’efforcent à s’énoncer, se concatènent…
Avant tout : survivre,
humer mûrement la nuit, hurler aux étoiles,
survivre, hurler tout son saoul hurler, se cacher le jour, hurler la nuit,
survivre, retrouver d’autres loups, devenir leur chef, jour et nuit,
survivre, meute, bande, attaquer moutons, chèvres, vaches,
survivre-crocs, déchirer, chairs tendres, dévorer,
survivre-attaquer, les fermes, les hommes,
survivre, attaquer troupeaux, tuer chiens, égorger
survivre, égorger moutons, chèvres, vaches, égorger
survivre, hurler, se cacher, dévorer
survivre, crocs, œil, sang,
survivre, dévorer, arracher, hurler, à la lune, à la mort
survivre, palpitent crocs, palpitent œil et sang
survivre-sang, œil-crocs, mâchoires,
survivre humer hurler, mûrement mordre arracher,
survivre hurle arrache,
survivrégorge mûrement hurle !

Survivre-sang lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat…





Survivre
pour commencer, par les forêts, les montagnes et les plaines,
trouver des compagnons, devenir leur chef,
dix loups, dévoués, et forts, et affamés,
dix loups devinrent sa bande, sa meute, ses âmes damnées.
Mélion est leur chef, décide de la chasse, dirige la traque,
cerner les sangliers, attaquer tous ensemble,
toujours se nourrit en premier sur les proies…

Une année durant.
Par les forêts, les montagnes et les plaines,
sa bande attaque les troupeaux, égorgea moutons, chèvres et veaux,
attaquait les paysans, tuant les chiens, égorgeant tout ce qui se pouvait
égorger. Et dévorer. Survivre.
Sang lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat
gueule hurle gémit en chœur hurlent les loups gémissent
sang griffes babines se retroussent frémissent grognent
sang poils échine bave
et crocs – puissants !

Loup, Mélion-leu a certes dix compagnons fidèles et dévoués !

Mais l’homme tu en lui seul souffre à part lui souffre
jour après jour, loup et homme sous le pelage fauve et gris,
jour après jour, morceaux de mémoire se heurtent
aux crocs, aux odeurs, au sang
deux petits garçons
onze loups
deux petits garçons rient
.XI. leu, colchié s’i sont, dans ce bois
et courent dans le soleil,
sur les contreforts de Dublin
leur nourrice cueille avec eux des fleurs qu’ils se jettent à la figure,
dorment ensemble les loups et leur chef, grans et corsu
deux fils, beaux et joyeux, habiles,
un paysan découvre le repaire des loups, il prévient le roi
rires, beaucoup de rires, chanter et s’ébattre,
Sire, les onze loups, colchié s’i sont
coquelicots, boutons d’or, en gage,
le roi rassemble ses veneurs et les chiens
disputes, jeux, accolades,
cet homme a vu les onze loups dans la forêt
embrasser son épouse, la serrer dans ses bras, la chérir,
on fait tendre tout autour du bois les rets
un cortège au printemps, les chevaux parés,
les rets qui servent à prendre les sangliers
Gauvain, Lancelot, Arthur,
le bois cerné par une foule armée de haches et de massues
mettre la selle à son cheval, ajuster le harnais sur le poitrail,
sentit qu’il était découvert, vit qu’il était en danger
s’en aller tout droit, à l’amble, vers la forêt, le long de la rivière,
dix loups fuirent vers les rets où les attendaient les chiens et les haches
traverse un pré de fleurs blanches, et vermeilles, et bleues,
tous tués, taillés en pièces, aucun n’en réchappa
vivant.

« Un seul nous a échappé ! »
« Oui… le plus grand », dit la fille du roi…

Mélion-loup, escapé, certes, mais
endêvant, souffre, impuissant –
ses fidèles compagnons tués, massacrés – lui,
réduit au désespoir, s’y abandonnant,
plus seul que jamais.
Hurle & pleure
hurle à la nuit, à la mort.

Survivre-rage lui bat au cœur aux crocs lui bat lui bat…

Endurer, depuis ce jour, seulement survivre
trouver sa subsistance, dans le malheur
tenir bon, douleur noire, lancine, immense,
adoucie, peut-être, dit-on, vers le printemps,
par la rencontre d’une
louve.





Et chaque fois, aux réveils, il savait encore
qu’il avait été chevalier, chevalier d’Arthur,
et époux, et père…

Or, voici qu’Artus en Yrlande venoit
une pais faire i voloit.
Discordes, ires, vengeances, entre deux clans
que le roi d’Irlande ne parvenait pas, seul, à réconcilier,
Arthur venait lui prêter voix forte, espérant ainsi les gagner
tous, en retour, à sa cause : une guerre contre les Romains.
Artus en Yrlande venoit, Artus en Yrlande
Mélion-loup entendit la nouvelle – loup a l’ouïe
si fine, qu’en sa tanière, même, la nouvelle
lui parvint – Artus en Yrlande !

Le roi venait sans apparat, accompagné seulement de vingt chevaliers,
boucliers accrochés à la coque du navire, Mélion les reconnut,
celui de Gauvain, celui d’Yvain, celui du roi Yder, celui d’Arthur !
Un vent contraire empêcha le bateau d’accoster au port,
et le poussa à deux lieues de la cité, au bas d’une falaise
et d’un château en ruine, où Arthur fit porter
cierges, tapis et couvertures pour la nuit.










Retour à l’humaine condition



« Ah, s’ouïr, enfin
s’ouïr dire et prononcer et penser !
M’ouïr vivre et parler !
Ma langue
effleure l’arrière des dents
mes dents d’homme
droites et plates
ma langue
retrouve l’enceinte régulière le palais
tanière humaine des phrases
mon esprit s’ordonne
se fait entendre
parlent mes mots
ne hurlent plus
j’anone
ne hurle plus
mots se libèrent
mots assonent
syllabes s’enchaînent et résonnent
vibrent bruissent
sifflent chuintent
j’entends le son
de mes phrases
j’entends le chant aigu
de ma parole
j’ouïs le cuivre de ma voix
la chanson grave
de ma langue
de mes tristes pensées
à ma joie mêlées
au malheur retenu
colère au bonheur entremêlée
amis rejoints enfin
ma vie renouée, le sort déjoué
ma femme plus jamais
princesse d’Irlande à jamais…
Me viennent
pensers nouveaux
la vie à refaire ! »

.../...

dimanche 15 mars 2009

Mélion, chevalier-loup (IV)

Le combat



Leu loup
Mélion-loup court par la lande
Dame, ma dame, c’est pour vous, pour l’amour de
vous que moi-loup suis tout à vous-dame qui
loup-je suis combattre et battre seigneur Cerf est-il où
gifles d’odeurs pétries fougères bruyères hérissons lièvres biches
sangliers urine baies rouges lie de vin noires racines
excréments embruns aussi terreau truffe
odeurs se multiplient, myriades se frayent
chemin écarte les mots des idées
leu loup suis, Mélion-époux-loup, sang ardeur
odeurs battent au cœur le sang et la fourrure
souffle langue canidés crocs sanglants
senteurs entre les syllabes mâchoires les phrases
Mélion cherche les mots cherchent le grand Cerf
et gueule et truffe et crocs se répètent les parfums terribles
nerfs moteurs puissamment que Mélion suit éperdu, captif
loup ivre furieusement décèle
enfin l’odeur
du grand Cerf…

Il est là, au milieu d’une clairière, immobile il sait
l’odeur du loup la fureur
le combat du loup, proche…
Il est là, force et beauté du monde des forêts – Mélion souffre
loup frémit éructe loup hurle – Mélion souffre
loup hérissé grogne et bave – Mélion ne
le grand Cerf…

Le combat
gueule attaque
grands bois frappent
les hurlement des deux animaux parviennent jusqu’à la dame
et l’écuyer – pourtant déjà si loin –
la forêt tremble
un loup attaque le grand Cerf
la forêt
bientôt chaque combattant est blessé
la clairière saigne
un temps silence
chacun reprend des forces
puis de nouveau menace et grogne
hurle Mélion-loup bondit
d’un coup mord cruellement arrache
un morceau de chair
et s’enfuit…

Le grand Cerf brame
Mélion-loup s’enfuit loin de la clairière à jamais
il court longtemps
il rejoint enfin
la dame, ses vêtements, sa condition, la bague
la dame, ses vêtements, son épouse, le jeune écuyer ?
L’anneau, ses vêtements, sa femme ?
Où sont-ils, où sont-ils ?
Oh l’odeur ténue…


Déploration


« Dame !
Ma Dame, ma femme
chère épouse, mon épouse
ma très chère, où êtes-vous ?
Mon amie, vous cachez-vous ?
Madame, jouez-vous ? Ne jouez
plus, madame, montrez-vous !
Madame, mon aspect
ce pelage, ces crocs, ces griffes
ne craignez rien : poils, dents, bave
pour l’amour de vous !
Madame, mon amie, ma mie
rendez-moi l’anneau
rendez-moi
mon âme
mon corps
mon corps d’homme
d’époux
de chevalier !
De grâce, Madame
êtes-vous
mon amie
mon ennemie ?
Madame
Etes-vous
ma femme ?
Pour l’amour de vous
ci suis mi-homme mais loup !
Pour l’amour de nos fils
mes enfants, vos fils, vos enfants
madame je vous prie vous supplie
rendez leur père
rendez ma voix
rendez intelligible 
ma vive voix !... »



Aucune voix ne s’élève…

La forêt s’était tue –
nul oiseau,
les chevaux aussi ont disparu.

.../...

vendredi 13 mars 2009

Mélion, chevalier-loup (III)

Le grand Cerf




Un matin.

Ce matin-là, Mélion prend son carquois
part chasser avec sa belle épouse qui
ne manque pas de l’accompagner chaque fois
bien que jamais ne mange de gras ou de gros
gibier.
Seul un écuyer les escorte.
Ils aperçoivent
un cerf au loin, une laie et ses marcassins
plus loin ils traversent une lande ;
Mélion s’écarte, pénètre dans les grands fourrés.
Oh surprise, instant rare, dans une clairière
un très grand cerf est dressé, debout, semble l’attendre.
Mélion retourne vers sa femme, lui raconte
là, l’étonnante rencontre, le fabuleux
animal, et lui propose en riant
de la présenter à ce seigneur des forêts !
Elle – a si fort pâli,
si faiblement balbutie : « Ah, Dieu !
Mélion, si je ne mange pas de ce grand Cerf,
de ma vie, je ne mangerai plus, plus jamais. »
Elle se pâme et tombe sans connaissance.
Mélion s’empresse de la relever, de la ranimer
de l’embrasser, de la réconforter – rien n’y fait
elle répète dans un souffle qu’elle mourra de faim
si Mélion ne lui ramène pas un morceau de la chair
du grand Cerf…
« Ma chère épouse, que me demandez-vous là
qu’a-t-elle de si exquis, ma mie, cette chair
si délectable, si inéluctable
qu’elle seule tout soudain fût la condition
de vous sustenter… Mon amie, je vous prie, dites !...
Qu’est-ce pour vous Madame ?
… Jeu, caprice, preuve d’amour ? »
« Il y va de ma vie, Monseigneur, croyez moi. »
Elle pleure
et suffoque encore s’évanouit.
« Ma bien aimée, ma douce
biche ! » Elle pâlit plus encore,
il embrasse ses mains.
« Ma tendre épouse, écoutez-moi, ne pleurez plus
je vais… Le voulez-vous vraiment ?
Combattre le grand Cerf…Je vais…
Le voulez-vous vraiment ? Ramener de sa chair…
Mais… Vous n’ignorez-pas – regardez-moi –
vous ne pouvez ignorer que le grand Cerf
est déjà fort loin, trop tard
pour retourner chercher la meute au château,
quelle chance ai-je de le retrouver ?
Madame ! Regardez-moi : ai-je, chevalier,
sans mon faucon et mes chiens, ai-je
la moindre chance de le flairer,
de le retrouver, de le combattre ?… »
Elle ne répond pas
et sanglote et gémit.
« Mon amie, ma Dame, écoutez-moi,
ne pleurez plus, prenez cette bague – elle vous a maintes fois intriguée !
Vous ne parveniez pas à la retirer de mon doigt,
prenez-la, attendez que je sois déshabillé ;
quand je serai nu, frottez ses pierres sur la peau
de ma poitrine, et derrière mon cou... Vous verrez mon corps
se transformer : je deviendrai loup, un loup
capable, peut-être, de vous ramener un morceau
de chair
du grand Cerf…»


Chant de la Métamorphose

« Devenir loup
pour vous Madame
devenir loup pour vous
ma Dame
loup deviendrai
pour vous ma femme
loup deviendrai
pour vous seule : loup
grand et fort
un fort grand loup
pour l'amour de vous 
deviendrai d'où reviendra
votre goût ancien
pour le grand cerf ?
Pour sa viande ?
Moi, un homme
deviendrai loup
à votre goût
me souvenir loup
chair de cerf, cher morciel
me dévie d'homme
deux corps, une seule âme
corps d'homme au vu de tous
corps de loup au vu de vous
c'est dit : je deviens loup
pour vous seule
lors deviens loup 
grand et corsu
lors deviens leu
grans et corsu
pour vous ! »


Mélion appelle son écuyer
et lui demande de lui retirer ses chausses ;
dans un fourré, il se déshabille entièrement, triste
s’adresse à son épouse :
« Attendez-moi ici, attendez-moi avec la bague
elle seule me permet de redevenir un homme
mon amie, demeurez ici
veillez tendrement sur mes vêtements et l’anneau
– le chevalier, l’époux, ne les oubliez pas
n’oubliez pas : ma vie est entre vos mains. »





Elle fait scrupuleusement comme il a dit,
elle frotte la bague
sur la poitrine et derrière le cou de Mélion.
Le dos du chevalier se courbe, Mélion parle
une dernière fois : « Loup deviens
pour vous ma Dame, loup serai bientôt
grans et corsu loup, et seul – seulement loup. »

Le langage lui faut, la bouche devient gueule,
Mélion se métamorphose, les poils surgissent
drus, touffes denses, la tête s’allonge, museau
dentu, baveux, les crocs, la corne des griffes
la queue longue et basse, l’épouse s’écarte.

Il est devenu un loup grand et fort.
Il tourne un instant la tête, sa gueule, vers la dame
ses yeux ambre, douloureux, brûlants
et bondit dans les fourrés et disparait.
La traque promet d’être longue.

La dame regarde le loup s’éloigner,
Mélion disparaître.
La forêt autour d’elle
bruit, frémit…
L’épouse est d’abord prostrée, tandis qu’autour d’elle,
la forêt bruit, frémit.
Épouse, elle pleure, ou bien elle écoute
la forêt...


.../...